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Non à la fracture alimentaire

H.Roques | 19 septembre 2011 | 9 h 12 min

Par Hélène Roques, présidente de Doing Good Doing Well.
helen Roques
En temps de crise, pour les individus comme pour l’État, l’urgence est la facture. Facture des dettes publiques bien sûr, mais facture de la dette écologique aussi dont on parle bien moins.

À l’évidence pourtant, dette publique et dette écologique sont indissociables. En matière d’économie d’énergie, pour mieux traiter les déchets, pour préserver l’eau, on s’endette si on renvoie aux générations futures le moment des choix et des contraintes.

L’alimentation occupe une place centrale dans l’accumulation de cette dette. L’obésité, symptôme de mauvaise alimentation, coûte 14 milliards d’euros par an à la France. Car l’alimentation génère aujourd’hui de profondes fractures écologiques, sanitaires et sociales.

La structure actuelle de notre alimentation est une catastrophe pour la nature. Avant d’arriver dans l’assiette, les aliments ont consommé des ressources précieuses. Ainsi, ce que l’on mange, c’est ce que l’on ne boit pas. Il faut 15.000 litres d’eau pour produire 1 kg de boeuf. Ce que l’on mange, c’est aussi ce qui a pollué. Les déjections de bétail expliquent la moitié de la pollution des nappes phréatiques. La plupart des produits de nos Caddie ont parcouru des milliers de kilomètres. Les élevages industriels émettent plus de gaz à effet de serre que l’ensemble des voitures. Certaines fermes de saumons produisent autant de déchets qu’une ville de 100.000 habitants. Enfin la biodiversité est gravement dégradée par les pratiques alimentaires liées à la production d’huile de palme.

Le contenu de l’assiette est aussi devenu une menace pour la santé publique. Pour satisfaire la surconsommation de viande, trop d’antibiotiques sont administrés au bétail. Pendant ce temps, des médecins hospitaliers tentent de soigner des patients atteints de maladies infectieuses auxquelles résistent un nombre croissant d’antibiotiques. Le monde grossit et l’obésité tue. Aux États-Unis, depuis 2011, un enfant naît avec une espérance de vie plus faible que celle de ses parents à cause du risque d’obésité. En France, le même phénomène se propage avec 32 % de la population adulte en surpoids, et déjà 14,5 % d’obèses.

Mais la mauvaise alimentation est surtout l’une des plus grandes injustices sociales. Elle est inversement proportionnelle au niveau d’instruction et de revenu du foyer. En France, parmi les familles qui gagnent plus de 5.300 euros par mois, 6 % de nos concitoyens sont obèses, contre 22 % dans celles dont le revenu mensuel est égal à 900 euros. L’obésité est un cercle vicieux, de la maladie à la discrimination, la perte d’emploi, les préjugés et le rejet. Étiqueter les aliments n’est pas la réponse adaptée aux plus modestes. Une femme fatiguée qui travaille et élève seule ses enfants s’exprimait ainsi dans une réunion : « Vous croyez que j’ai le temps de lire une étiquette ? Je ne regarde que le prix. » L’amélioration de la qualité nutritionnelle des produits ne peut se résoudre par la seule transparence de l’information au consommateur. La transparence protège les plus favorisés mais n’est qu’une partie de la responsabilité des acteurs qui font l’assiette ! La tâche doit s’étendre à l’évolution des représentations culturelles afin d’ancrer l’idée que « mieux manger » est un vrai signe extérieur de richesse. On aura gagné quand personne n’associera plus « gros repas » avec « gros portefeuille ».

La France peut initier une véritable révolution pour transformer notre alimentation. Pas avec des recommandations culpabilisantes. Stigmatiser des produits, interdire la barre chocolatée ou taxer des sodas sans explications ne fera pas la publicité d’une pomme ou des salsifis. C’est au nom de la transition écologique, de la santé publique et de la fracture sociale que le combat doit être mené. Manger demain, c’est manger ce que notre corps peut supporter et ce que notre planète peut supporter. Voilà une ambition pour nos responsables publics et pour notre industrie.

Que voulons-nous dans l’assiette des Français dans dix ans ? Dans l’assiette des plus défavorisés ? Dans l’assiette des enfants à l’école ? Dans l’assiette, le soir à table, lorsque les parents rentrent tard ?

La campagne présidentielle est l’occasion de répondre à ces questions. Le prochain gouvernement doit entraîner dans une même dynamique tous les acteurs de la chaîne alimentaire, les responsables de l’industrie, de la distribution, de l’agriculture, de la publicité et le monde de l’éducation. Il faut se donner du temps. Trop d’acteurs sont concernés et trop d’emplois sont exposés. Tout comme l’Allemagne se donne douze ans pour sortir du nucléaire, la France peut afficher un objectif dans le temps pour revoir la structure de notre alimentation.

Si cet effort est engagé, notre génération aura préservé la santé de millions de personnes, préservé nos ressources naturelles et économisé des milliards d’euros.

Hélène Roques (contact@dgdw.fr) – 15/09/2011

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